Culture Traditionnelle et Martiale
Franco-Chinoise
25 rue M. Berthelot
94140 ALFORVILLE
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L' hôte Je la Caverne
On raconte qu'à la naissance de Lu Yen, un arc-en-ciel était posé sur
le toit de la maison. La chambre était remplie d'un parfum suave et une musique surnaturelle y résonnait. Une grue blanche entra par la fenêtre et se posa à la tête du lit pour éventer le visage de la mère. Un devin fut appelé pour examiner le nouveau-né. Tout en le tâtant, il déclara:
- Crâne de grue, membres de tigre, visage de dragon, yeux de phénix, cet enfant n'est pas un être ordinaire. !

il était déjà parmi les sages dans une autre vie et, dans celle-ci, il réalisera l'union suprême avec le Tao!
Le père de Lu Yen était préfet dans la province du Shanxi, son grand-père maître des cérémonies à la Cour impériale. Comme tout jeune aristocrate, il reçut une excellente éducation. Il étudia les classiques, apprit à composer des poèmes dans une langue raffinée.
Il pratiqua également les arts martiaux. Élève doué, le jeune Lu n'avait pourtant pas le goût des études. Il prit plaisir à fréquenter les poètes de taverne, les voluptueuses musiciennes et danseuses des «pavillons fleuris» des bords de l'eau. Au grand dam de sa famille, il échoua deux fois à ses examens de lettré et, à vingt-cinq ans, il n'était toujours pas marié.
Alors qu'il rentrait de la capitale où il avait raté pour la troisième fois le concours de fonctionnaire impérial, Lu Yen poussa la porte d'une auberge pour noyer son amertume dans l'alcool de riz. Un homme trapu entra peu après. Il avait la démarche d'un aristocrate mais la dégaine débraillée d'un bandit. Une partie de sa chevelure poivre et sel flottait sur ses épaules, l'autre était grossièrement nouée au sommet de son crâne. Sa barbe hirsute dégoulinait sur un poitrail abondamment poilu qui surmontait une bedaine rebondie que sa tunique déboutonnée n'aurait pu contenir. Ses manches et les jambes de son pantalon étaient retroussées, exhibant des muscles vigoureux. il portail en bandoulière un sac de chanvre, chaussait des sandales de paille.
Létrange personnage s'assit sans préambule à la table de l'étudiant recalé, plongea ses yeux pénétrants dans les siens pour lui dire:
- Voyageur dans ce monde flottant, plutôt que d'abréger ta vie avec le feu de la boisson, pourquoi ne pas la prolonger avec le nectar du TAO?
Lu Yen resta songeur un moment. Le taoïste en profita pour commander à l'aubergiste deux bols de soupe. Le jeune homme répondit enfin:
- Je ne me sens pas prêt à rejoindre les montagnes des Immortels. La réputation de ma famille est en jeu. Je dois reprendre mes études avec ardeur pour décrocher un poste honorable.
L'adepte de la Voie avala goulûment quelques longues pâtes qui flottaient dans son bol, s'essuya la barbe d'un revers de main et déclara:
- Réputation et déshonneur, gains et perles sont inhérents au royaume des mortels. Seul celui qui peut voir au-delà de ces illusions peut se dépasser. Quand tu seras prêt, viens me trouver. Je m'appelle Choungli Chouan, L'Hermite de la Chambre des Nuages. Tu me trouveras au pic de la Grue.
Le taoïste finit bruyamment son bol, le reposa sur la table et sortit de son sac un coussin qu'il offrit à Lu Yen en guise de cadeau d'adieu.
Sur le chemin du retour, le jeune lettré s'endormit un soir à la belle étoile, la tête calée sur le coussin que lui avait donné l'ermite. Il rêva qu'il était brillamment reçu au concours de mandarin et obtenait un poste au palais impérial. Il se maria avec une dame de compagnie de l'impératrice, aussi ravissante que cultivée. li eut de nombreux enfants. À la naissance de son premier petit-fils, il fut nommé ministre. Il ne tarda pas à devenir le favori de l'empereur. Il était sur le point d'être nommé Premier ministre quand des collègues jaloux l'accusèrent de haute trahison. La machination était si bien ourdie, avec faux témoignages à l'appui, qu'il fut arrêté avec toute sa famille. La sentence impériale tomba.
Tous les mâles du clan étaient condamnés à la peine capitale ...
C'est alors que Lu Yen ouvrit les yeux sur le coussin trempé de sueur. Désabusé par la vanité de ce monde, il alla dire adieu à ses parents et prit le chemin du pic de la Grue.
Choungli Chouan, l'ermite débonnaire, ne fut pas surpris de voir Lu Yen s'approcher de sa cabane nichée entre les hautes roches.
- Alors, en une nuit, tu as vécu toute ta vie de courtisan! Tu es allé au bout de ton rêve!
Vous connaissez donc tout mon cauchemard?
- Eh eh, ne l'as-tu pas fait sur mon repose-tête 7... Mais, dis-moi, sais-tu vraiment ce que tu viens chercher ici, toi, le lettré?
dans ce monde changeant on ne peut rien saisir .la réussite engendre la jalousie , l'honneur l'infamie.j'ai compris que je n'étais qu'un pèlerin dans ce royaume illusoire, un exilé à la recherche de sa patrie originelle.
Le sage patibulaire secoua sa crinière et rugit ces mots:
- Bravo! Tu es sur la Voie! On t'appellera désormais Lu Tong Pin, l'Hôte de la Caverne!
Puis le taoïste fit asseoir son élève sur la natte et lui donna les rudiments indispensables pour apprendre à discipliner son esprit et à harmoniser les souffles internes. Après des années de pratique intensive du Chi Kong, l'Ermite de la Chambre des Nuages dit à son disciple:
- Tu en sais assez maintenant. Retourne d'où tu viens, va affronter le spectacle du monde tout en travaillant notre art subtil. Ne laisse pas les épreuves de la vie égarer ton esprit. Quand tu seras prêt, je viendrai te chercher pour t'enseigner l'ultime secret.
Quand Lu Tong Pin regagna la demeure familiale, il apprit que son père avait quitté ce monde un mois auparavant et que sa mère était mourante. Le cœur débordant de chagrin, il se précipita à son chevet. Il réussit à contenir ses larmes et transmuta sa peine en une puissante force de compassion qui lui permit de guider l'âme de sa mère dans son envol vers les Îles des 1mmortels.
Au ,retour des funérailles de sa mère, Lu Tong Pin voulut, comme il était de coutume, distribuer de l'argent aux pauvres. Un mendiant à qui il donna quelques piécettes, au lieu de le remercier, lui cracha à la figure un mot d'insultes, lui reprochant de ne pas donner assez. Le premier réflexe du taoïste, vexé, fut de continuer son chemin mais il revint sur ses pas, s'inclina devant le pauvre gueux et lui donna le reste de sa bourse.
De retour chez lui, Lu Tong Pin reçut la visite d'une amie d'enfance dont il avait été très amoureux autrefois. Elle était encore plus belle que dans ses souvenirs de jeunesse. Le jeune taoïste fut bouleversé de la revoir. Elle lui demanda l'hospitalité car elle était venue de fort loin pour les obsèques de sa mère. Au cours du dîner, elle lui raconta que ses parents l'avaient mariée à un haut dignitaire. qu'elle avait deux enfants.
Puis elle sanglota, se lamenta sur son sort. Son mari la délaissait, il avait pris trois concubines. Elle ne l'avait de toute raçon jamais aimé. Et elle déclara que son seul amour avait été Lu Tong Pin, qu'elle voulait s'enfuir avec lui. Elle menaça de se suicider s'il ne l'emmenait pas dans les montagnes avec lui. Puis elle lui fit les yeux doux, lui tint des propos troublants et. après quelques rasades d'alcool, se dénuda devant lui et lui offrit son corps de jade. L'ascète faillit basculer dans I"ivresse des sens mais, à contrecœur, il repoussa énergiquement cette belle éplorée, lui reprocha d'être une femme sans honneur et une mère indigne. Il lui fit promettre de rester auprès de ses enfants jusqu'à leur mariage. Il lui dit qu'alors, si elle le souhaitait toujours, elle pourrait le rejoindre pour marcher avec lui sur la Voie du Tao. Le lendemain, à l'aube, elle avait quitté la demeure.
La nuit suivante, une bande de voleurs pénétra dans la maison familiale. Lu Tong Pin, autrefois expert en arts martiaux, passa à sa ceinture une épée, décrocha du mur une hallebarde, et voulut prendre la tête de ses serviteurs pour se ruer sur les bandits. Mais il se ravisa. Fallait-il que des êtres humains soient tués pour sauver des biens de ce monde illusoire? Il préféra rester caché dans l'ombre avec ses gens pendant qu'on dévalisait sa maison de fond en comble! Ruiné, le taoïste ne voulut rien demander à personne. Il renvoya les serviteurs et, pour survivre, se contenta des légumes du potager. Il partagea ainsi son temps entre le jardinage, la méditation et l'étude des livres des Anciens Maîtres.
A la quatorzième nuit du onzième mois lunaire, alors que l'adepte lisait à la lueur d'une chandelle, des cris et des bruits de pas retentirent. La porte s'ouvrit brusquement et une horde de démons terrifiants fit irruption dans la maison en brandissant des lances, des faux et des haches. Ils avaient des têtes de chiens, de porcs, de lézards et de serpents, leurs yeux rougeoyaient comme des charbons incandescents. Lu Tong Pin les accueillit sans sourciller, aussi imperturbable qu'une statue, et leur demanda ce qu'ils voulaient. Le chef des démons hurla un ordre. Deux autres monstres entrèrent, poussant devant eux sans ménagement une ombre qui semblait familière à notre apprenti taoïste.
- Voici l'esprit de ton père! gronda le capitaine en faisant claquer sa langue serpentine comme un fouet. Nous l'avons extrait du troisième enfer pour que tu saches quel est son sort, Étant préfet, il a obéi à des ordres iniques et a fait condamner des innocents. Il doit payer. Ne l'oublie pas dans tes prières!
Et les gardes de lui labourer le corps avec leurs armes infernales. Lu Tong Pin ne put supporter le spectacle, encore moins les cris de douleur', Il prit son épée et dit:
- Que la faute du père soit portée par le fils! Libérez son âme et prenez la mienne en échange.
Le jeune homme allait s'ouvrir la gorge quand des éclairs déchirèrent la pénombre de la pièce, C'était le robuste Chou ngli Chouan qui faisait tournoyer son épée magique et qui, en quelques moulinets, chassa la horde démoniaque.
L'Ermite de la Chambre des Nuages s'approcha de son disciple et lui dit:
- Bravo, tu as mieux réussi ces épreuves de la vie que tes examens de lettré! Ton
esprit s'est affermi, ton cœur' s'est purifié, Tu es maintenant pareil à un miroir. Le spectacle du monde se reflète en toi sans que tu perdes ta nature originelle. Tu peux donc préparer le cinabre qui te rendra immortel.
Et le maître reconduisit son apprenti au pic de la Grue pour lui enseigner' l'art délicat de la transmutation du Soufne du Dragon, la liqueur séminale. Quand le Grand Œuvre fut achevé, le vieil ermite entraîna Lu Tong Pin au bord de la falaise et lui dit:
- Notre tâche est accomplie ici-bas. viens avec moi jouir des plaisirs divins au Royaume des immortels,
- non, nos chemins sont différents.Je ne quitterai pas ce monde avant d'avoir aidé tous les êtres à retrouver le chemin du Tao,
- Oh oh, l'élève a surpassé le maître! hurla le vieil ermite en s'élançant dans le vide.
Le disciple s'inclina pour saluer l'Immortel qui avait été autrefois un grand général de l'armée des Han et qui avait trop vécu la folie meurtrière des hommes. L'ancien guerrier marchait désormais sur le vent et son élève le regarda, les yeux embués de larmes, jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'un point dans l'azur.
À partir de ce jour, Lu Tong Pin s'attacha à répandre l'enseignement qu'il tenait de son maître. Il arpenta le monde à la recherche de disciples qualifiés pour leur transmettre les secrets de l'alchimie interne. Il dicta plusieurs ouvrages et on lui attribue le fameux Traité de la Fleur d'Or.
Au cours de ses pérégrinations, Lu Tong Pin avait pris l'habitude de s'arrêter dans une petite auberge de montagne. Le patron lui servait à boire et à manger sans jamais lui réclamer d'argent, sans doute honoré de tisser un lien secret avec un sage.
Le manège dura des mois. Un jour. maître Lu dit à l'aubergiste:
- Mieux vaut payer ses dettes dans ce monde plutôt que dans l'autre. Je n'ai pas J'argent sur moi mais je vais faire quelque chose qui peut vous rapporter au centuple!
Il sortit de son sac un pinceau, de l'encre, et se mit à peindre une grue sur le mur jaune de la salle. Il se tourna ensuite vers le tenancier avec un sourire et lui demanda de chanter une chanson. Aux premières notes de la mélodie, sous les yeux incrédules des clients, l'oiseau se détacha du mur. Il prit son envol et plana au-dessus des tables. La chanson finie, la grue jaune revint se plaquer contre le mur. La nouvelle galopa sur les chemins de l'Empire du Milieu.
On vint de fort loin admirer le prodige, même de la capitale. On dit que le Fils du Ciel en personne fit lui aussi le détour pour voir de ses prop'es yeux la danse magique de la grue jaune. Lauberge ne désemplissait pas et son propriétaire s'enr'ichissait sans perdre sa nature généreuse. Il sut en fairee profiter les pauvres des environs et les vagabonds.
Trente ans passèrent ainsi. Lu Tong Pin s'arrêta un jour à l'auberge. Le patron était assis à une table, la tête chargée de soucis appuyée sur ses poings. LelTant l'interTogea. Laubergiste soupira et répondit:
- Un messager du nouvel empereur m'a annoncé que Sa Majesté avait ordonné que votre fresque soit transportée dans son palais, le seul lieu digne à ses yeux de contenir ce trésor national.
- Eh eh, c'est ce que nous verrons! ricana le taoïste.
Maître Lu murmura quelques mots hermétiques et l'oiseau se détacha du mur. Le sage l'enfourcha et ils s'envolèrent par la fenêtre avant de disparaître dans la brume scintillante des montagnes.
Laubergiste fit bâtir à côté de sa taverne la pagode de la Grue Jaune à la mémoire de Lu Tong Pin, l'Hôte de la Caverne. Il fit graver à l'entrée du sanctuaire ce poème:
L'oiseau a disparu dans les nuages
Le dragon na pu le saisir
La tristesse infinie de la montagne
Qui donc pourrait la dire?
Encore de nos jours, de nombreux pèlerins viennent y prier le lettré taoïste, qui fait partie de la bande des Huit Immortels. Ce sont les saints patrons de la Chine, des fous divins pleins de compassion qui ont renoncé aux plaisirs indicibles du Palais Céleste pour veiller sur nous autres, pauvres mortels. Et pour celui qui sait voir, il n'est pas rare d'en reconnaître un sous les traits d'un boiteux dépenaillé, d'un paysan à l'envers sur son âne, d'un maître d'arts martiaux débonnaire, d'un médecin des pauvres, d'un musicien errant ou d'une voyante au grand cœur.